vendredi 3 décembre 2010

Cioran, entre nihilisme et réalisme....




Emil Cioran, sombre et nihiliste dans l'âme ? Et, si réaliste....

"D'aussi loin qu'il me souvienne, je n'ai fait que détruire en moi la fierté d'être homme. Et je déambule à la périphérie de l'Espèce comme un monstre timoré, sans assez d'envergure pour me réclamer d'une autre bande de singes."




Émil Michel Cioran est né le 8 avril 1911 à Rasinari (Roumanie) et mourra à Paris le 20 juin 1995.

C'est au milieu des oeuvres de Nietzsche, Dostoievsky et Schopenhauer qu'il évoluera dès sa prime jeunesse.
En 1928, il entreprend des études de philosophie à l'Université de Bucarest et obtient sa licence en 1932 après avoir complété une thèse sur Bergson. Son premier livre paraît en 1934 et le titre révèle déjà le programme de toute une vie: "Sur les cimes du désespoir."

Influencé par la pensée nietzschéenne, Cioran inventera le nihilisme pessimiste, qui ne laisse à l'homme aucune lueur d'espoir : "Contre l'obsession de la mort, les subterfuges de l'espoir comme les arguments de la raison s'avèrent inefficaces."

Pour Cioran, la philosophie est souvent "produite par des hommes sans tempérament et sans histoire" qui ne veulent surtout pas tenir compte des "misères du moi".

Retenons deux livres qui peuvent servir d'introduction à une oeuvre portant sur la souffrance d'exister: Syllogismes de l'amertume et De l'inconvénient d'être né.

Signalons au passage que Cioran refusa tous les prix littéraires (Sainte-Beuve, Combat, Nimier, Morand, etc.) à l'exception du prix Rivarol en 1949, acceptation qu'il justifia par un besoin financier.


"Pour punir les autres d'être plus heureux que nous, nous leur inoculons - faute de mieux - nos angoisses. Car nos douleurs, hélas ! ne sont pas contagieuses."

 "Il y a des gens si bêtes, que si une idée apparaissait à la surface de leur cerveau, elle se suiciderait, terrifiée de solitude."

"Quand on rencontre quelqu'un de vrai, la surprise est telle qu'on se demande si on n'est pas victime d'un éblouissement."

" Les penseurs de première main méditent sur des choses; les autres, sur des problèmes.  "

"Quand on doit prendre une décision capitale, la chose la plus dangereuse est de consulter autrui, vu que, à l'exception de quelques égarés, il n'est personne qui veuille sincèrement notre bien."

"Redouter l'échec, c'est redouter le ridicule, il n'y a rien de plus mesquin. Aller de l'avant - c'est justement ne pas craindre de devenir la risée de ses semblables."

" Personne ne fait de la psychologie par amour: mais plutôt par une envie sadique d'exhiber la nullité de l'autre, en prenant connaissance de son fond intime, en le dépouillant de son auréole de mystère.  "

"Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c'est notre sans-gêne à l'égard du mystère. Nous l'avons même débaptisé ; ainsi est né l'absurde"


"Je pense, dit quelque part Cioran, à un moraliste idéal — mélange d’envol lyrique et de cynisme — exalté et glacial, diffus et incisif, tout aussi proche des Rêveries que des Liaisons dangereuses, ou rassemblant en soi Vauvenargues et de Sade, le tact et l’enfer."

"Lorsqu'on a commis la folie de confier à quelqu'un un secret, le seul moyen d'être sûr qu'il le gardera pour lui, est de le tuer sur-le-champ."

"Les autres n'ont pas le sentiment d'être des charlatans, et ils le sont; moi... je le suis autant qu'eux mais je le sais et j'en souffre."

"On ne s'intéresserait pas aux êtres si on n'avait l'espoir de rencontrer un jour quelqu'un de plus coincé que soi.


"Dès que quelqu'un me parle d'élites, je sais que je me trouve en présence d'un crétin."

"On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir."

"Il m'arrive d'éprouver une sorte de stupeur à l'idée qu'il ait pu exister des "fous de Dieu", qui lui ont tout sacrifié, à commencer par leur raison. Souvent il me semble entrevoir comment on peut se détruire pour lui dans un élan morbide, dans une désagrégation de l'âme et du corps. D'où l'aspiration immatérielle à la mort. Il y a quelque chose de pourri dans l'idée de Dieu !"

"Depuis 2000 ans, Jésus se venge sur nous de n'être pas mort sur un canapé."


"Tant la solitude me comble que le moindre rendez-vous m'est une crucifixion."

"Puisqu'on ne se souvient que des humiliations et des défaites, à quoi donc aura servi le reste ?"

"Toutes les eaux sont couleur de noyade."

"En vieillissant, on apprend à troquer ses terreurs contre des ricanements."

6 commentaires:

Le Cerf-feuilles a dit…

Wah... j'ai lu des louanges sur le lien facebook, mais je ne partage pas... Que des citations, autant lire Cioran directement.
Je ne suis pas d'accord concernant le "nihilisme pessimiste" de Cioran. On ne peut écarter sa vie où il riait beaucoup. Il était au-delà du nihilisme. Il n'y a qu'à lire Le Livre des Leurres pour le comprendre, et même dans une des premières citations de l'article, où il dit ne pas être des hommes. Il est ailleurs. Il ne peut pas le dire. Le nihiliste tourne en rond avec ses malheurs moïque, mais Cioran est pour le meurtre de l'homme en nous! C'est pas nihiliste, bien au contraire!! C'est une renaissance. Et Cioran n'a fait que ça de sa vie, chaque livre était un acte de naissance quand il retombait dans la souffrance du Moi.

Enfin, c'est ce que je perçois de Cioran, car adorer le nihilisme, autant se suicider, corps et âme, directement.

Who Is Afraid of Alfred Hitchcock? a dit…

Bonjour! Elisandra,
Unfortunately, I'am not familiar with Cioran yet, with yet being the operative word, but everytime I visit your blog...I'am afraid...because your images are so eerie, haunting, but yet so powerful and beautiful at the same time...Merci, for sharing.
DeeDee ;-D

Anonyme a dit…

@ Cerf-Feuilles

Bonjour,
Le choix judicieux des citations est un exercice de style aussi subtil que le commentaire qu'on en fait. Il ne s'agit pas ici de gloser, mais de présenter, faire découvrir. Autant lire Cioran, selon vous? Alors justement cette page vaut le coup puisqu'elle en donne envie. Mais ce qui me fit réagir fut votre point de vue sur le nihilisme. Vous ajoutez en effet "Adorer le nihilisme, autant se suicider". Etes-vous sur d'en avoir compris la substance? Cette critique là fut faite à Schopenhauer, il y a pas loin de deux siècles. Comme quoi les poncifs ont la vie dure. Tout d'abord, je conçois mal comment un nihiliste pourrait adorer quoique ce soit, et encore moins son propre nihilisme. Ensuite, si l'on est justement dans ces doctrines, alors se suicider, quelle importance? De toute façon, "On se suicide toujours trop tard", comme nous l'a appris l'Arthur cité plus haut. Et si Cioran pour sa part rêve d'une liberté d'enfant mort-né, c'est que notre brève existence et les choix qui nous appartiennent ne pèsent pas lourd face à l'éternité qui nous écrase. Tout ou rien, cela peut faire éventuellement une différence. Bref ou long, non. L'absolu n'est pas fait de nuances, et Cioran pense l'absolu. Alors, puisque "toutes les eaux sont couleur de noyade", qu'importe l'heure du bain, s'y jeter prématurément ne serait que le caprice infantile d'une recherche de liberté illusoire. Espérer maîtriser de son destin, nous apprend Cioran, c'est une pensée d'esclave. Et Cioran, en dépit de ses thèses autant que grâce à elles, fut un homme libre. Là dessus au moins, nous serons d'accord...
signé Renart

Cerf-feuilles a dit…

J'avais oublié tout ça. Cette espèce de contemplation vaine du monde où rien ne tient debout, où tout peut être détruit. Où il ne reste qu'une âme à voguer au milieu de ruines, étant ruine elle-même.

« ... nous sommes tous unis par notre désir fou de fuir la vie, par notre angoisse de vivre et la timidité de notre folie.
[...]
Frères en désespoir, aurions-nous oublié la force de nos solitudes, aurions-nous oublié que les plus seuls sont les plus forts ? Car le temps est venu où nos solitudes vont surpasser le troupeau, vaincre les résistances, et tout conquérir. La solitude cessera d'être stérile, quand, à travers elle, le monde nous appartiendra, quand nous l'engloutirons sous nos élans désespérés. A quoi bon tant de solitude si elle n'est pas la suprême conquête, si par elle, nous ne triomphons pas de tout ? – Frères, la conquête suprême nous attend, l'ultime épreuve de nos solitudes ! Il faut que ce monde nous appartienne, à nous les plus seuls, à nous qui devons regagner la vie ! Nous sommes perdus si nous ne regagnons pas tout ce que nous avons perdu, si nous ne regagnons pas le tout. Ainsi seulement, notre courage va renaître et nous apprendre à vivre. Je ne sais combien il faut de solitudes pour conquérir le monde ; je sais en revanche que quelque-unes suffisent à l'ébranler. Car le monde ne peut être qu'à nous, qui n'avons pas vécu. Parviendrons-nous, frères, à unir toutes nos solitudes, aurons-nous la persévérance et le courage de mourir pour ce que nous n'avons pas vécu?"

Reconquérir un monde maîtrisé par l'homme. C'est ainsi que je l'entends. ça n'a rien d'un désespoir, mais tout d'un appel. C'est pour cela que je ne peux le voir comme un nihiliste pessimiste.

Le Cerf-feuilles a dit…

Je vous conseille ce livre sur Cioran:
Cioran, L'hérétique de Patrice Bollon

nada a dit…

Cioran n'était pas nihiliste. Il n'était rien (comme il a dit une fois).

http://cogitansumbrae.blogspot.com.br/