lundi 26 mars 2012

"Un Spectre m'attendait", par Victor Hugo et Yvan Solyaev


Yvan Solyaev est un jeune artiste russe. J'aime beaucoup ses spectres et créatures étranges aux membres démesurés évoluant dans une atmosphère sombre.



"Un Spectre m'attendait", par Victor Hugo (Les Contemplations)

Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,
Et m’a dit : — Le muet habite dans le sombre.
L’infini rêve, avec un visage irrité.
L’homme parle et dispute avec l’obscurité,
Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.
Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?
Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
Chiffres tumultueux, flot de l’océan Nombre,
Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;
L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,
Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.
Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,
La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.
La mort est le baiser de la bouche tombeau.
Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;
Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus
Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;
Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;
Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.
L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli
D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.
Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;
Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.
Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?













1 commentaire:

Yannick Rollán a dit…

Très beau parallèle. L'univers spectral du Victor Hugo des îles anglo-normandes se marie avec une étonnante cohérence à ces oeuvres véritablement issues d'une "bouche d'ombre".