samedi 2 octobre 2010

Maurice Magre, les femmes et le monde invisible



La fille de Lucifer par Maurice Magre

J'aime Sabbahalla, fille de Lucifer,
La même qui jadis près d'un lac de Syrie,
Riait aux chameliers qui venaient du désert
Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.

Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs.
Elle rendait dément par un reflet de bague.
Et tuait les enfants en les écartelant.
Ses reins étaient creusés et ses yeux longs et vagues.

D'impudiques démons aux visages bronzés
L'aidaient à torturer le soir des jeunes filles.
Quand un adolescent buvait à son baiser,
Elle lui traversait le cerveau d'une aiguille.

Elle vint une fois dans mon appartement
Avec ses bijoux verts, en robe de soirée.
Elle avait sur l'épaule une goutte de sang
Et le sable du lac dans sa jupe dorée.

Elle ôta ses gants blancs d'un geste familier
Et tout en fredonnant une valse tzigane,
Elle défit sa robe et jeta ses souliers
Et je vis dans ses yeux l'ombre des caravanes.

Depuis elle sommeille et fume et me sourit,
Étendue à demi sur le tapis orange.
Elle prend le plaisir de l'amour par l'esprit,
non par les sens, et sait des caresses étranges.

Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons.
Ils passent par les murs comme par des nuages.
Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom :
« Voici Samaël blanc avec ses deux visages.

Celui-ci c'est Enoch, l'ange à l'esprit borné,
Le stupide, au front dur, â la mâchoire d'âne,
Voici Mammon déformateur des nouveau-nés,
Voici l'incestueux père des courtisanes...

Voici l'ange sans sexe au visage fardé.
Avec des jambes d'homme et des hanches de femme,
Et voici le démon animal, possédé _
Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.

Ce cornu, c'est Emin, l'orgueilleux, le paré,
Au ventre énorme, lourd de saphirs et d'opales,
Et ce fourchu, c'est Astaroth, le désiré
Pour ses membres velus et sa puissance mâle.

Voici le paresseux, amant des lits profonds,
Celui qui se souvient des sabbats priapiques,
Des crapauds baptisés en ces rites bouffons
Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.

Voici le tentateur au bouquet, l'ingénu,
Bélial dont la bouche est faite de babines
Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu
Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.

De sa gorge, ce ténébreux crache la nuit
Et ce blême verse la peur et le silence.
le triste qui se tait et qui pense est celui
Qui mangea les fruits noirs de l'arbre de science... »

C'était un grouillement de faces, de contours,
Qui semblaient tout d'abord effrayants. L'épouvante
Me faisait des os grelottants, un crâne lourd,
Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.

Une clarté venant de ces formes, montrait
Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues.
Des visages affreux masquaient de beaux secrets,
Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.

Le démon qui parlait par des cris d'animaux
Avait dans ses appels la misère des bêtes.
Les souffrances naissant de la haine et des maux
Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.

La splendeur du désir harmonisait les dos
Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures.
La pitié, la beauté baignaient les infernaux,
Les révoltés, toutes les pauvres créatures.

- Brune Sabbahalla, fille de Lucifer,
Je t'aime pour les nuits sur le tapis orange,
Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers
Et l'immortel désir de tes frères, les Anges

Je sais qu'auprès de toi ma raison tremble et dort,
Mais tu m'as pris la main et tu m'as fait descendre
Au pays souterrain où sont les fleuves morts
Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...

Je sais qu'auprès de toi je risque d'être impur,
Mais dans tes bras couché, j'ai compris le mystère.
Je sais combien on est aveuglé par l'azur
Et qu'il faut par en bas regarder cette terre.

Alors, on lit enfin les antiques secrets
Sur le revers obscur de la médaille humaine.
Pour la première fois les yeux voient le ciel vrai
Où tourne un seul soleil, fait d'amour et de haine.
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La première nuit au couvent par Maurice Magre

Dans sa cellule s'éveilla la carmélite.
Elle tâta d'abord sa tête aux cheveux courts
Se souvint du froid des ciseaux, de l'eau bénite
Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.

Sa chemise grossière abîmait de brûlures
Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons.
L'ombre du Christ faisait une caricature...
Elle entendit des voix derrière la cloison...

Et c'étaient les voix de désir, les cris, les plaintes,
Le doux frémissement de la chair sur les draps
Et les gémissements de deux femmes étreintes
Qui ne font plus qu'un corps par la chaîne des bras.
Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense.
Elle entr'ouvrit la porte et vit courir ses sœurs
Et toutes relevaient leur robe avec aisance
Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.

Quelque chose d'étrange était dans leur allure;
Un rire fou les secouait, faisant saillir
Des seins inattendus et des croupes impures
Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.

Viens avec nous ! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes
L'entraînèrent. Dehors l'escalier solennel
Et le cloître d'argent sous la lune émeraude
Avaient l'air d'un décor fantastique et cruel...

Avec des ventres gros et des faces lubriques
Des moines à travers les piliers ont surgi,
Saisissant par les reins les nonnes impudiques,
Les renversant, les culbutant avec des cris.

Et les cloches soudain dans les tours retentirent,
Sonnant une danse burlesque, un galop fou,
Et parmi les appels hystériques, les rires,
Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.
La novice fuyait avec sa robe ouverte,
Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant,
La roulant sur les dalles froides, l'herbe verte,
Meurtrissant son corps nu d'étreintes jusqu'au sang.

Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques
Soulevaient leur robe de pierre en ricanant,
Ou, gardant sur leur socle une pose extatique,
Etaient à son passage horriblement vivants.

Elle courut à la chapelle. Là des vierges
Etalaient sur les croix leur corps crucifié.
Elles riaient dans le clignotement des cierges…
Un prêtre officiait en dansant sur un pied…

A cheval sur un grand balai, la supérieure
Conduisait une farandole dans le chœur,
Et des soupirs, des bruits d'amour, des voix qui pleurent
Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.

Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes,
Un adolescent nu, mince et brun émerger,
Portant un croissant d'or et des bijoux d'Egypte
Ayant le torse creux et le buste léger.
Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade
Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau.
Il marchait lentement parmi les colonnades
Et la fixait de loin avec des yeux vert d'eau.

« Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle
De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins.
Voici toute ma chair offerte sur ces dalles.
Prends-moi sous cette châsse, à l'ombre du lutrin. »

Elle éclatait comme une rose près d'éclore
Et lui la laboura d'un long baiser savant...
« O Satan ! O seigneur! » C'était déjà l'aurore...
— Telle fut la première nuit dans le couvent...
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L'Incube et la Vierge

Elle ôte en s'étirant sa robe et, virginale,
Près du miroir, défait la gerbe des cheveux.
La coupe de cristal sonne de son opale...
Le sein n'est pas formé, le cou n'est pas nerveux.

Toute la pureté de la chair et de l'âme
Emplit comme un parfum ce décor rose et bleu.
L'air est léger et doux, le feu jette des flammes...
Elle sent son corps chaud sous son peignoir soyeux.

L'intime solitude et le tiède silence
De leur sécurité lui grisent le cerveau.
Elle a le sentiment pourtant d'une présence.
Elle ferme la porte et croise les rideaux.

Et comme elle pénètre entre les draps où l'ambre
Monte subtilement des oreillers brodés,
Il semble qu'un souvenir tressaille dans la chambre...
Elle écoute, le front sur le bras accoudé.

Ce n'est rien. Elle éteint la lumière. Une haleine
Étrange, de la nuque aux talons la parcourt,
Et voilà, que soudain pour elle l'ombre est pleine
De souvenirs pervers et d'images d'amour.

Elle veut les chasser, mais toutes les racines
Des duvets de sa peau frémissent en brûlant.
Les draps bougent. Près d'elle une longue main fine
A pris son torse et la caresse en la frôlant.

Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide.
Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors
Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide,
Qui la savoure ainsi qu'un fruit à pulpe d'or.

Et c'est un corps humain qui près d'elle se glisse,
Dont la forme et l'odeur lui font bondir le sang.
Elle se laisse aller à ce nouveau délice
De croire être blottie entre des bras absents...

Mais ce n'est pas un songe, ô Seigneur ! Une forme
Est bien là qui la tient fortement par le cou,
Une puissance d'homme, une carrure énorme
Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.

Elle ne pourrait plus s'échapper et du reste
Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal.
Elle flambe à présent des flammes de l'inceste
Contre le compagnon fantastique et brutal.

La tendre jeune fille au beau visage pâle
N'est plus qu'un être de plaisir entre des bras,
Une bête agrippée au lit, une cavale
Qu'un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.

" O bien-aimé nocturne et terrible demeure !
Par ton large baiser mon-visage est mangé.
Enivrons-nous encor du délire des heures
Au creux de ce torrent qu'est le lit ravagé... »

Mais l'aurore apparaît aux carreaux. elle éclaire
Le linge déchiré, l'empreinte, la sueur,
La trace des doigts durs, le bistre des paupières
Et la chambre déserte. Il fait froid... Le feu meurt...

« Quel est l'étre, ô Seigneur, sans âme et sans figure,
Qui dans mon lit de vierge a cette nuit, couché ?
Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure ?
Je connais le plaisir infini du péché...

2 commentaires:

Monsieur de Mortimer a dit…

Enhorabuena por este blog; gran poesía la de M. Magre. Una pregunta: ¿Quién es el autor de la primera imagen?

Anonyme a dit…

Magnifique poème...