samedi 16 octobre 2010

Rêves de Chauve-Souris


La Chauve-souris par Victor Hugo (Odes et Ballades)

Oui, je te reconnais, je t'ai vu dans mes songes,
Triste oiseau ! mais sur moi vainement tu prolonges
Les cercles inégaux de ton vol ténébreux ;
Des spectres réveillés porte ailleurs les messages ;
Va, pour craindre tes noirs présages,
Je ne suis point coupable et ne suis point heureux.


Attends qu'enfin la vierge, à mon sort asservie,
Que le ciel comme un ange envoya dans ma vie,
De ma longue espérance ait couronné l'orgueil ;
Alors tu reviendras, troublant la douce fête,
Joyeuse, déployer tes ailes sur ma tête,
Ainsi que deux voiles de deuil.

Sœur du hibou funèbre et de l'orfraie avide,
Mêlant le houx lugubre au nénuphar livide,
Les filles de Satan t'invoquent sans remords ;
Fuis l'abri qui me cache et l'air que je respire ;
De ton ongle hideux ne touche pas ma lyre,
De peur de réveiller des morts !

La nuit, quand les démons dansent sous le ciel sombre,
Tu suis le chœur magique en tournoyant dans l'ombre.
L'hymne infernal t'invite au conseil malfaisant.
Fuis ! car un doux parfum sort de ces fleurs nouvelles ;
Fuis, il faut à tes mornes ailes
L'air du tombeau natal et la vapeur du sang.

Qui t'amène vers moi ? Viens-tu de ces collines
Où la lune s'enfuit sur de blanches ruines ?
Son front est, comme toi, sombre dans sa pâleur.
Tes yeux dans leur route incertaine
Ont donc suivi les feux de ma lampe lointaine ?
Attiré par la gloire, ainsi vient le malheur ?

Sors-tu de quelque tour qu'habite le Vertige,
Nain bizarre et cruel, qui sur les monts voltige,
Prête aux feux du marais leur errante rougeur,
Rit dans l'air, des grands pins courbe en criant les cimes,
Et chaque soir, rôdant sur le bord des abîmes,
Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur ?

En vain autour de moi ton vol qui se promène
Sème une odeur de tombe et de poussière humaine ;
Ton aspect m'importune et ne peut m'effrayer.
Fuis donc, fuis, ou demain je livre aux yeux profanes
Ton corps sombre et velu, tes ailes diaphanes,
Dont le pâtre conteur orne son noir foyer.

Des enfants se joueront de ta dent furieuse ;
Une vierge viendra, tremblante et curieuse
De son rire craintif t'effrayer à grand bruit ;
Et le jour te verra, dans le ciel exilée,
A mille oiseaux joyeux mêlée,
D'un vol aveugle et lourd chercher en vain la nuit !

Chauve-Souris par Jules Renard.

La nuit s'use à force de servir.
Elle ne s'use point par le haut, dans ses étoiles. Elle s'use comme une robe qui traîne à terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu'au fond des tunnels malsains et des caves humides.
Il n'est pas de coin où ne pénètre un pan de nuit.
L'épine le crève, les froids le gercent, la boue le gâte.
Et chaque matin, quand la nuit remonte, des loques s'en détachent, accrochées au hasard.
Ainsi naissent les chauves-souris.
Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir supporter l'éclat du jour.
Le soleil couché, quand nous prenons le frais, elles se décollent des vieilles poutres où, léthargiques, elles pendaient d'une griffe.
Leur vol gauche nous inquiète. D'une aile baleinée et sans plumes, elles palpitent autour de nous. Elles se dirigent moins avec d'inutiles yeux blessés qu'avec l'oreille.
Mon amie cache son visage, et moi je détourne la tête par peur du choc impur.
On dit qu'avec plus d'ardeur que notre amour même, elles nous suceraient le sang jusqu'à la mort.
Comme on exagère !
Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous touchent jamais.
Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.

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